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Valérie Duval-Poujol : « La Bible, un message de libération pour les femmes »

8 juillet 2022

Elle vient de publier un livre au titre provocateur : « La Bible est-elle sexiste ? » On serait tenté de répondre que le texte de référence des chrétiens est un soutien idéologique marquant de la société patriarcale ! Et bien détrompez-vous ! La théologienne Valérie Duval-Poujol défend le contraire : « La Bible propose un message de libération pour les femmes », affirme-t-elle. Rencontre.

Valérie Duval-Poujol est une spécialiste de la traduction de la Bible. Elle a présidé à la traduction de la « Nouvelle Français courant ». Aux éditions Empreinte temps présent, elle vient de publier : « La Bible est-elle sexiste ? », un livre où elle propose une clé de lecture ou d’interprétation, classique en protestantisme, qui reprend le thème : Création, Chute et Rédemption.

Reprendre le mouvement du grand récit biblique

Pour elle, les textes de Genèse 2 et de Matthieu 19.4 où Jésus reprend la vision de Dieu pour le couple révèlent le plan originel de Dieu. Au commencement, Dieu inscrit l’égalité, la réciprocité et la complémentarité au cœur de la relation homme-femme. Au travers de la Chute, la rupture de la relation entre Dieu et l’humanité, émerge une société où ce paradigme originel est brisé. Les relations hommes-femmes sont dorénavant marquées par une culture patriarcale. Au travers du monde nouveau qu’inaugure Jésus, les relations hommes-femmes sont restaurées. Pour preuve : la manière dont Jésus « relationne » avec les femmes, s’entoure de disciples femmes, les enseigne et confie même à l’une d’elles, Marie-Madeleine, l’extraordinaire nouvelle de sa résurrection.

Une dynamique de rédemption à retrouver aujourd’hui

Même si cette subversion de la société patriarcale a très tôt disparu dans l’histoire de l’Église, le Christ nous invite aujourd’hui à vivre dans cette dynamique de rédemption où la soumission réciproque est à l’ordre du jour et où le fameux texte de l’épître de Paul aux Galates – « Il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates 3.28) – peut déployer toute son actualité de libération.

Dans votre livre « La Bible est-elle sexiste ? », vous mettez en avant le fait que Jésus « relationnait » avec les femmes différemment des rabbis de son temps. Comment ?

Les évangiles racontent que des femmes suivaient Jésus. Le terme utilisé ici vaut aussi pour des disciples masculins. Certaines de ces femmes sont mentionnées explicitement : Marie-Madeleine, Jeanne, qui était l’épouse d’un haut fonctionnaire, ou Suzanne. On nous dit non seulement qu’elles le suivent, mais qu’elles subviennent à ses besoins. Elles font même partie de sa garde rapprochée, au point qu’au moment de la crucifixion elles sont les seules au pied de la croix, alors que, pratiquement, tous les hommes sont partis.

Vous mettez aussi en avant le fait que Jésus prenait du temps pour instruire les femmes. Par rapport aux autres rabbis de l’époque était-ce une spécificité ?

Ça ne s’était encore jamais produit ! Jésus prend le temps d’enseigner des femmes. Avec Marie de Béthanie, alors que sa sœur Marthe s’affaire en cuisine, Jésus accepte qu’elle soit à ses pieds, ce qui est l’attitude typique du disciple d’un rabbi de l’époque (Luc 10.38-41). Dans l’évangile de Jean au chapitre 4, Jésus prend du temps avec la femme samaritaine pour parler théologie et lui révéler son identité divine. Il prend vraiment à contrepied les codes de son époque !

Vous mettez aussi en avant que Jésus s’intéresse à une femme courbée. Dans l’évangile de Luc (13.16), il l’appelle « fille d’Abraham ». En quoi cette rencontre de Jésus avec cette femme est-elle un peu emblématique de la relation que Jésus entretient avec les femmes ?

Imaginez ! Voilà 18 ans que cette femme est courbée par la maladie et qu’elle souffre. Un jour, lors de cette rencontre à la synagogue, Jésus l’appelle « fille d’Abraham ». Physiquement, il la redresse, mais en l’appelant « fille d’Abraham » il lui redonne aussi sa dignité. Personne n’avait jamais employé cette expression au féminin. « Fils d’Abraham », ça on connaissait. C’était même très répandu. Mais « fille d’Abraham », non ! Ce faisant, Jésus l’inscrit dans une lignée. Il lui redonne son identité. C’est emblématique de cette œuvre de restauration que Jésus veut dans la vie de chaque femme.

Jésus, dans ses relations aux femmes, s’inscrit aussi en rupture avec le code de pureté qui prévalait à l’époque. Il se laisse toucher par une femme atteinte d’une perte de sang…

Oui, Jésus se laisse toucher par des femmes, que ce soit physiquement par cette femme qui touche son manteau pour être guérie (Luc 8.43) ou au travers d’onctions… Il se laisse aussi toucher symboliquement lorsqu’il accepte que des femmes le rencontrent et qu’il écoute leur détresse…

Le premier témoin de la résurrection est une femme : Marie-Madeleine. Y a-t-il là quelque chose de surprenant par rapport à la société très patriarcale du Ier siècle ?

Pour comprendre à quel point ce geste est inouï, il faut se dire qu’à l’époque le témoignage des femmes n’est pas reçu et qu’il n’est pas recevable ! Lorsque les disciples entendent Marie-Madeleine et les premières femmes-témoins rapporter la nouvelle incroyable de la résurrection, ils ne vont pas les croire.

Jésus fait là un choix très audacieux. Non seulement il dit à Marie-Madeleine : « Va dire à mes frères que je suis ressuscité ! » (Jean 20.17), mais en utilisant cette expression c’est la première fois qu’il appelle les disciples « ses frères ». C’est donc à Marie-Madeleine et aux premières femmes-témoins qu’il confie non seulement le message de la résurrection, mais aussi celui de la fraternité et de la sororité qui vont être au cœur du christianisme.

Lorsqu’on vous entend parler de Jésus et de cette nouvelle manière de « relationner » entre les hommes et les femmes, comment est-ce possible que, dans l’histoire de l’Église, cette dynamique renversante ne se soit pas davantage développée ?

Pour évoquer cela, la théologienne allemande Élisabeth Moltmann parle de « repatriarcalisation » de l’Évangile, et le philosophe et théologien français Jacques Ellul d’une « subversion du christianisme ». Il y avait vraiment dans le comportement de Jésus et dans la vie des premières communautés chrétiennes une nouvelle manière d’envisager les relations hommes-femmes. Assez vite – en particulier quand les Églises ne seront plus des Églises de maison et s’installent dans des lieux publics – on assiste à une « repatriarcalisation » de la vie communautaire et les femmes vont être reléguées au second rang.

Aujourd’hui, si on essaye de s’inspirer à la fois de la perspective de « création » que vous mettez en avant et de la perspective de « rédemption » au travers de la personne de Jésus, qu’est-ce que la foi chrétienne peut proposer comme modèle de relations hommes-femmes ?

Dans ce domaine, l’un des mots clés de toute la Bible, c’est le mot « alliance ». Baser les relations hommes-femmes sur cette relation d’alliance me paraît très fécond. Dans une alliance, il y a des devoirs et des responsabilités, mais aussi des droits réciproques. Chacun est considéré à égalité, tout en étant différent. Il ne s’agit nullement de substituer l’un par l’autre, mais de respecter les différences. Il y a bien égalité dans cette relation « alliancielle », et ça c’est le modèle proposé dans les textes bibliques

Dans le milieu évangélique, il y a des mots assez chargés comme égalité, réciprocité, complémentarité… Comment vous situez-vous par rapport à ces mots ?

Le débat théologique aime employer des mots et surtout, ensuite, entrer dans une sorte de « gué-guerre ». Ce qui est intéressant dans les textes bibliques, c’est qu’on est au-delà de la guerre des sexes. Nous nous trouvons vraiment dans une construction ensemble, hommes et femmes, pour vivre de façon harmonieuse dans le respect des différences. Du coup, la spécificité du message biblique, c’est que femmes et hommes vont construire des relations hommes-femmes harmonieuses.

Selon vous, peut-on lire la Bible comme un message de libération pour les femmes ?

En fait la Bible est un message de libération pour chaque être humain. Ce message de libération n’est pas spécifiquement adressé aux femmes, mais c’est vrai qu’on a eu par le passé plus de difficultés à voir le texte biblique comme une bonne nouvelle pour les femmes.

L’une des forces du texte biblique, c’est de nous présenter de nombreux récits. On part ainsi à la rencontre de nombreuses personnes et on se plonge dans leur quotidien. Celui-ci est évidemment bien différent et bien loin du nôtre, mais on se rend compte que nombre de problématiques sont assez similaires : des questionnements sur les difficultés de la vie, sur la mort ou sur la souffrance. Du coup, en regardant comment ces hommes et ces femmes répondent à leurs questions, on est soi-même encouragé sur le chemin de la vie. Ces récits fonctionnent un peu comme des miroirs, qui viennent refléter et nourrir notre propre questionnement.

Y a-t-il dans la Bible une femme à laquelle vous vous identifiez facilement et qui constituerait l’un de ces miroirs ?

Il y en aurait beaucoup… Ces dernières années, j’ai été particulièrement attentive à des femmes dont on parle moins souvent et qui sont tombées dans l’anonymat comme la prophétesse Houlda…

Racontez-nous l’histoire d’Houlda…

On connaît surtout dans l’Ancien Testament des prophètes hommes comme Ésaïe et Jérémie, mais il y a aussi des prophétesses, en particulier Houlda. Dans le deuxième livre des Rois (22.11-20), le roi Josias demande à consulter la prophétesse Houlda. Grâce à son intervention, la plus grande réforme religieuse de tous les temps va avoir lieu. Lorsque le roi veut consulter le Seigneur, à la même époque, il y a des gens très respectables comme le prophète Jérémie. Mais il va voir la prophétesse Houlda. Le Seigneur ne fait pas de distinction de genre, comme le dira plus tard l’apôtre Paul : « Il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates 3.28). La mission d’indiquer les chemins du Seigneur et d’être son témoin peut passer aussi par une femme.

Quelles sont les pistes pratiques pour retrouver des perspectives harmonieuses entre hommes et femmes aujourd’hui dans notre vécu social, mais aussi d’Église ?

Il y a plusieurs pistes dans de nombreux domaines. En tant que spécialiste du grec biblique et traductrice de la Bible, je crois que c’est notre texte de référence qu’il faut d’abord travailler et qui souvent véhicule des traductions sexistes. Je plaide donc pour une traduction de la Bible respectueuse du sens des mots originaux. Lorsque l’hébreu ou le grec inclut à la fois les hommes et les femmes, il est indispensable que notre traduction trouve un mot qui comprenne et les femmes et les hommes, un mot que l’on peut qualifier d’épicène ou d’inclusif.

Lorsque Paul enjoint Timothée à transmettre l’enseignement à des « hommes » dignes de confiance (2 Timothée 2.2) : si on entend cette traduction en français, on peut penser que l’apôtre parle des hommes mâles, alors que le grec emploie le mot « anthropos » qui doit se traduire de manière plus adéquate par « personnes dignes de confiance ». Voilà donc un premier chantier : les traductions de la Bible !

Il y en a beaucoup d’autres. Dans les Églises, il y aurait de quoi développer davantage cette égalité : que ce soit dans le domaine de la formation avec davantage de femmes parmi les enseignants et les prédicateurs. Il faudrait aussi encourager les rencontres de femmes qui ont des responsabilités pour qu’elles s’encouragent et qu’elles tissent des réseaux. Dans la Bible, l’une des caractéristiques du patriarcat, c’est l’anonymat. Il faut donc aider toutes ces femmes formidables qui font un travail extraordinaire à pouvoir se connaître et à sortir d’une certaine invisibilité. Il y a un site web qui s’est lancé depuis peu dans cette démarche et dont je suis la marraine : www.servirensemble.com.

Propos recueillis par Serge Carrel

 Valérie Duval-Poujol, La Bible est-elle sexiste ?, s. l., Empreinte temps présent, 2021, 256 p. Voir aussi les formations dispensées par l’auteure : ouvronslabible.com.

 Ecouter l’interview de Valérie Duval-Poujol dans « Un R d’Actu » sur RADIO R :

 


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