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Kateryna Shynkaruk : le regard d’une politologue ukrainienne sur la guerre en Ukraine

2 mars 2022

Elle est analyste politique à Kiev. Kateryna Shynkaruk travaille en lien avec plusieurs universités de la capitale ukrainienne et aussi avec l’Alliance évangélique mondiale et sa représentation à l’ONU à Genève. Elle a accepté de répondre à nos questions mardi 1er mars depuis Kyiv, au jour 5 de l’invasion de l’Ukraine par la Russie… Une émission « Un R d’Actu » diffusée le 2 mars à découvrir en podcast et des extraits à lire ci-dessous.

 Que pensez-vous de l’idéologie actuelle de la Russie et de Vladimir Poutine ?

Cette idéologie est pleine d’illusions. Elle ne reflète pas ce que pense la population russe à la base. Il s’agit d’une idéologie imposée par l’Etat, très détachée de la réalité. Elle a pour but de faire un portait d’une Russie entourée d’ennemis, d’une Russie humiliée après l’effondrement de l’Union soviétique, d’une Russie qui se relève après avoir été à genoux, d’une Russie dorénavant à même de menacer l’ensemble du monde avec sa force nucléaire… C’est l’occasion d’une réhabilitation du pouvoir de la Russie au plan global. Je ne sais pas dans quelle mesure tout cela résonne dans l’esprit de la population russe, mais il y a une machine de propagande très forte et les gens qui ne s’intéressent pas trop aux affaires du monde et qui n’ont pas conscience de cette désinformation prennent cela pour du bon argent. Leur cerveau est massivement lavé par cette idéologie. A mon avis, les racines de cette idéologie remontent à la vision du monde du KGB, les services secrets soviétiques, qui influencent le président Poutine. C’est dangereux et, spirituellement, c’est foncièrement mauvais.

Lorsque vous parlez de Vladimir Poutine et de son idéologie, vous dites de lui que c’est une « bête blessée ». Qu’entendez-vous par là ?

Vladimir Poutine est agressif… Et c’est, me semble-t-il, quelque chose que l’on peut voir… S’il perçoit que les choses ne se passent pas comme il l’a voulu, il impose sa volonté aux autres et se met en colère. Cette métaphore m’est aussi venue à l’esprit, parce qu’il est imprévisible et irrationnel. Quand son ego est blessé, il est difficile d’estimer ce que va être la prochaine étape.

A partir de ce que je sais de l’histoire et de la culture russes, à partir de la manière dont les Russes voient le monde matériel et le monde spirituel, je peux dire que si les choses se déroulaient de manière saine, cela pourrait déboucher sur quelque chose de non matériel et de désintéressé. Mais là les choses se déroulent de manière malsaine et cela va déboucher sur quelque chose qui va blesser davantage et qui va leur causer davantage de torts en fonction de leur idéologie.

A mon avis, Vladimir Poutine est dépourvu de toute crainte par rapport à la quantité de souffrances qu’il peut infliger à ses concitoyens, notamment dans l’arène internationale. Il ne se soucie absolument pas des gens. Toute souffrance infligée est justifiée par la grandeur et l’honneur de la Russie. La référence constante à la Seconde Guerre mondiale que la Russie affirme avoir gagnée – même si en fait il s’agissait de l’Union soviétique plutôt que de la Russie – souligne que peu importe la quantité de souffrances par lesquelles ils vont passer, l’important c’est de vaincre. En 1939-45, la guerre côté russe a été défensive, et il a fallu beaucoup de souffrances à l’Union soviétique pour se libérer des Nazis. En 2022, la Russie agresse un pays souverain, son voisin, et il n’y a aucune justification à cette action.

Comment les Occidentaux devraient-ils réagir face à une « bête blessée », comme vous le dites à propos de Vladimir Poutine ?

A mon avis, la réaction occidentale doit être forte. Certaines réactions occidentales témoignent déjà de cette force, mais il en faut plus. Il faut consolider cette réaction forte et l’Occident doit être prêt à payer un prix pour la paix. Les Occidentaux doivent être prêts à faire des sacrifices par rapport à leur confort quotidien, parce que cette guerre est globale. Je suis convaincue que, pour Vladimir Poutine, la Troisième Guerre mondiale a déjà commencé. Son début remonte à l’été 2021, lorsque certains de ses propos affirmaient que l’Ukraine n’était pas un pays, mais juste une partie de la Russie, historiquement et culturellement. A la même période, un document stratégique russe a été publié et il indiquait que l’on se trouvait au bord d’une grande guerre mondiale afin de mettre un terme à l’effondrement de l’ordre mondial. A l’époque, cela paraissait très théorique, mais au vu des développements qui ont suivi et de ce que l’on voit actuellement, c’est la Russie qui entre dans cette Troisième Guerre mondiale, que nous ayons le courage de le reconnaître ou non. A mon sens, l’Occident doit reconnaître qu’il s’agit de la Troisième Guerre mondiale. Nous ne souhaitons pas d’escalade, nous ne voulons pas que cette guerre soit nucléaire, mais il est important de ramener la Russie à une perception de la réalité : un pareil engagement n’entraînerait que des pertes pour toutes les parties du conflit et ce serait un scénario complètement fou. Donc dans un tel contexte, une réaction très forte de l’Occident est nécessaire.

Si l’Occident opte pour son confort et pour une approche attentiste, afin d’ignorer qu’il s’agit de la Troisième Guerre mondiale… Si l’Occident perçoit ce conflit comme limité à l’Ukraine uniquement, alors la Troisième Guerre mondiale prendra l’Occident par surprise et cela coûtera le même prix ou même un prix plus élevé encore. Voilà mon interprétation en termes politiques.

Du point de vue chrétien, je crois que nous avons à nous unir contre le mal, afin de montrer de la solidarité et de faire des sacrifices communs, parce que, si nous ignorons cela et que nous choisissons notre propre confort, ce mal va finir par frapper à notre porte.

Propos recueillis par Serge Carrel

Ecouter l’interview de Kateryna Shynkaruk au micro de Serge Carrel :