Aux Etats-Unis, les évangéliques sont en crise. Suite au soutien que certains d’entre eux ont apporté à la présidence de Donald Trump, plusieurs figures importantes de ce mouvement chrétien ne souhaitent plus se faire appeler « évangéliques ». De passage à Tavannes le 7 mai dernier pour les 175 ans du Réseau évangélique suisse (1), Thomas Schirrmacher, secrétaire général de l’Alliance évangélique mondiale, fait le point sur cette crise majeure que traversent les évangéliques outre-Atlantique. Une édition d’« Un R d’Actu » à découvrir en version audio et écrite.

Thomas Schirrmacher, n’est-il pas difficile d’être secrétaire de l’Alliance évangélique mondiale, alors que le terme « évangélique » et par conséquent le mouvement évangélique est en crise en Amérique du Nord ?

Tout d’abord, il importe de dire qu’en français et en allemand, notre mouvement ne s’appelle pas « evangelical » mais « évangélique ». L’Alliance évangélique suisse allemande a réfléchi à la manière de s’appeler et a décidé qu’elle ne s’appellerait jamais : « Evangelical Alliance ». Il s’agit donc d’un thème de discussion propre au monde anglo-saxon où le mot « évangélique » a été traduit par « evangelical ». C’est ainsi que l’Eglise luthérienne aux Etats-Unis s’est appelé l’Eglise luthérienne « evangelical »… Ce mot a donc reçu peu à peu une autre signification. L’Alliance évangélique mondiale n’a pas été fondée pour défendre ou propager une version « evangelical » de la foi chrétienne. Presque partout sur la planète, les Unions chrétiennes de jeunes gens font partie de l’Alliance évangélique mondiale. Et les UCJG ne se sont jamais décrites comme « evangelicals », et ce dans aucun pays. Elles se définissent comme « évangéliques » dans le sens de « protestantes » ou alors comme « chrétiennes ».

Deuxième chose : on doit naturellement préciser que le terme « evangelical » peut être attribué à des gens qui ne font pas partie de l’Alliance évangélique. Si je prends certains membres de l’Alliance évangélique aux Etats-Unis, l’Association nationale des évangéliques, un rassemblement de fédérations d’Eglises, aucun des membres du comité directeur ne figure sur l’une des fameuses photos d’évangéliques en compagnie de l’ancien président Donald Trump. La plupart du temps, ces gens sont en dehors des structures de l’Alliance. On doit donc clairement distinguer.

Je ne représente pas l’ensemble des « evangélicals », mais les « evangelicals » qui veulent l’unité. Et il y a beaucoup d’« evangelicals » qui ne veulent pas l’unité. Je représente donc les « evangelicals » qui, depuis 1846, veulent la liberté religieuse et qui ne souhaitent pas de christianisme d’Etat. Il y a bien entendu des « evangelicals » qui rêvent du retour d’un Etat chrétien. Ce qui, à mon avis, est une absurdité, parce qu’il n’y a jamais eu d’Etat chrétien. Il y a eu des Etats catholiques ou réformés… des Etats de différentes sortes, en fonction des confessions.

Si je vous comprends bien, vous-même actuellement, vous ne vous sentez pas du tout en crise en tant qu’institution autour de ce mot « évangélique » ou « evangelical »…

Ce qui se passe en Amérique du Nord n’est pas vraiment représentatif de ce qui se passe au plan mondial. Lorsque je pense à l’Afrique ou à l’Asie, où nous avons depuis longtemps le plus clair de nos membres, les évangéliques là-bas regardent de manière stupéfaite ce qui se passe en Amérique du Nord. Il est clair qu’il s’agit d’un gros défi devant lequel nous nous trouvons, mais ce défi a toujours existé…

En 1846, lorsque l’Alliance évangélique mondiale s’est constituée, le grand sujet de débat, c’était l’esclavage. Les évangéliques étaient engagés dans l’abolition de l’esclavage. Vu que tous l’étaient, la question s’est posée de savoir si, à l’intérieur de l’Alliance évangélique mondiale, il pouvait y avoir des Eglises qui acceptaient comme membres des propriétaires d’esclaves. A cette occasion, il y a eu un grand débat, qui a conduit à ce que, jusqu’à aujourd’hui, des Eglises du Sud des Etats-Unis ne fassent pas partie de l’Alliance évangélique mondiale. Donc les problèmes que nous avons aujourd’hui semblent très actuels, parce que nous les lisons dans les journaux, mais l’Alliance évangélique mondiale a surmonté nombre d’autres tempêtes.

Notre conviction de base est de travailler sur un fondement qui se trouve au-delà des convictions politiques communes ou au-delà de convictions théologiques particulières. En 1846, l’Alliance évangélique mondiale a décidé que le travail en commun des Eglises était plus important que la question du baptême. Jusqu’à aujourd’hui, nous accueillons comme membres des Eglises qui pratiquent le baptême des enfants et d’autres le baptême d’adultes. Nous avons aussi accueilli l’Armée du salut qui ne connaît pas de pratique du baptême et qui est présente dans notre rencontre d’aujourd’hui à Tavannes.

A mon sens, un mouvement qui est capable de créer de l’unité à partir de différentes conceptions du baptême va survivre !

Comment vous situez-vous par rapport à ces Etats-Unis où on voit souvent les questions de foi être très politisées ?

Là, il faut aussi opérer des distinctions. Pendant la présidence de Donald Trump, l’Association nationale des évangéliques aux Etats-Unis a publié des déclarations contre le racisme. Elle a aussi affirmé qu’il y a un changement climatique et que nous devons entreprendre quelque chose pour y faire face. Avec nos organisations membres, je peux très bien vivre.

Lorsque je me suis trouvé pour la première fois aux Etats-Unis en tant que secrétaire général de l’Alliance évangélique mondiale et que l’on m’a demandé ce que je pensais du port d’arme et de cette bible qui peut accueillir une arme à l’intérieur, j’ai pu dire clairement qu’il s’agissait d’une particularité américaine. La plupart des évangéliques sur la planète sont plutôt décrits comme des pacifistes que comme des fous des armes. En ce qui concerne le racisme – et je trouve cela très impressionnant ! –, les évangéliques ont beaucoup avancé sur cette question. Prenons Billy Graham ! En son temps, il a entretenu de très bonnes relations avec Martin Luther King. Dans les années 60 et 70 – j’étais encore très jeune ! –, on pourrait dire que le thème a été tranché. C’est très choquant que cette discussion refasse surface, parce que nous venons d’un mouvement qui a émergé en son temps en Angleterre du combat contre l’esclavage. Il est donc très choquant que des coreligionnaires reviennent sur la question en disant que le plus grand problème aux Etats-Unis ce sont les Noirs qui font ceci ou cela. L’Alliance évangélique est à même de parler de manière très claire sur ce sujet. Et dans mon cas, les Eglises du monde attendent cela de ma part. Dans 24 pays du continent africain, nous avons des Alliances évangéliques nationales. Elles ne laisseraient pas passer si je me mettais à dire que cette question n’est pas si grave. Pour nombre de chrétiens américains, il est aussi très difficile de voir que, depuis longtemps, l’Alliance évangélique mondiale est dominée par les chrétiens du Sud. Dans l’Alliance évangélique mondiale, nous parlons plus d’une centaine de langues. Il n’y a plus grand-chose qui reste des Américains ou des Allemands. Nous sommes donc une entité particulière.

Il me semble que l’on ne relate pas cela suffisamment : il y a un contre-mouvement évangélique très bien organisé et très différent des soutiens à Donald Trump, parce que les Eglises qui le constituent accueillent à la fois des Blancs et des Noirs. La plus grande de ces Eglises, ce sont les Assemblées de Dieu, les pentecôtistes classiques. A plus de 60 pour cent, cette Eglise est afro-américaine. Elle n’entrera jamais en matière dans une campagne électorale ou en politique, si certains affirment que les Afro-américains sont à l’origine de problèmes qui, sans eux, n’existeraient pas… Ce qui, objectivement, est bien entendu un pur non-sens !

Thomas Schirmacher, quel est votre plus grand défi aujourd’hui en tant que secrétaire général de l’Alliance évangélique mondiale?

C’est en fait très vite dit. La perception extérieure de l’Alliance évangélique mondiale en tant qu’institution religieuse globale est totalement différente de la perception intérieure, où nous avons encore beaucoup de chrétiens évangéliques qui se considèrent comme discriminés et minoritaires. Il y a donc une tension énorme entre la manière dont l’ONU nous voit, comme une organisation très influente, et la manière dont les évangéliques nous perçoivent…

Donc vous avez un gros travail de communication à faire en interne…

J’ai pris la parole lors du 50e anniversaire du Programme des Nations unies pour l’environnement à Nairobi au nom de toutes les personnes religieuses, c’est-à-dire au nom de 6 milliards de personnes sur la planète. Et ce n’est pas inhabituel dans le cadre de l’ONU. Cette instance internationale ne trouve donc pas cela étrange !

Les Alliances évangéliques, mes propres gens, se sont étonnés de cela : comment peut-on en arriver là ? Parce que, comme je l’ai dit, la perception des uns et des autres est tout à fait différente. C’est particulièrement vrai en Europe, où les alliances représentent plutôt des Eglises minoritaires, qui ne se rendent pas compte que, dans l’ensemble, les évangéliques sur la planète constituent un nombre important de personnes qui ont aussi une grande influence politique. C’est le cas en Amérique. Dans de nombreux pays, ailleurs dans le monde, nous représentons un très grand nombre d’électeurs, ce qui implique une responsabilité politique bien plus grande que ce que l’évangélique à la base perçoit pour lui-même.

C’est pareil dans les médias. Beaucoup d’évangéliques pensent que les médias ne font que de les critiquer. Si nous nous comparons à d’autres religions et que nous considérons les médias du monde entier, nous nous en sortons relativement bien. Je ne veux pas nous comparer avec ce qui est écrit sur les musulmans. La perception interne est encore très différente de la perception de l’extérieur. Des analystes nous disent : « Que voulez-vous ? Vous avez au moins autant de bonnes contributions sur vous que de contributions critiques ! »

Propos recueillis par Serge Carrel

Note

1 « 175 ans SEA-RES et assemblée du RES », Evangélique.ch, 5 mai 2022.

Ecouter l’émission « Un R d’Actu » avec Thomas Schirrmacher, secrétaire général de l’Alliance évangélique mondiale.