Elle parle de mal du siècle, d’épidémie silencieuse… et même de maltraitance numérique ! Elle, c’est la pédiatre Anne-Lise Ducanda qui, au travers du livre « Les tout-petits face aux écrans », lance un cri d’alarme par rapport aux ravages de la surexposition de nos chères têtes blondes aux tablettes, smartphones, écrans d’ordinateur et même télévisions. Rencontre dans « Un R d’Actu » avec une femme convaincue que les écrans ne feront jamais mieux que les parents en matière d’éducation !

« Depuis 2015, j’ai vu les dégâts des écrans sur les tout-petits dont le cerveau a besoin de bien d’autres choses que de ce monde virtuel en deux dimensions ! » Anne-Lise Ducanda est pédiatre. De 2002 à 2017, elle a exercé comme médecin de PMI (Protection maternelle et infantile) en région parisienne. Cet été, elle a publié « Les tout-petits face aux écrans » (1), un livre qui allie témoignages de parents d’enfants en difficulté, développements scientifiques et conseils pour les personnes en charge de l’éducation des 0 à 18 ans.

D’abord une intuition

C’est à l’année 2014 que la Dr Anne-Lise Ducanda fait remonter le moment où de plus en plus de crèches et d’écoles lui envoient un nombre grandissant d’enfants en difficultés et que, parmi ces enfants, 95 pour cent connaissent une surexposition aux écrans. « Après des centaines, voire des milliers de cas cliniques, je me suis rendue à l’évidence : quand je demandais aux parents que leurs enfants arrêtent de consommer des écrans : tablette, smartphone, ordinateur ou télévision, et que les enfants cessaient d’en consommer, les troubles disparaissaient ! » L’enfant qui avait d’énormes difficultés d’élocution, se mettait à parler ; celui qui était agité, se calmait ; celui qui ne regardait pas dans les yeux, se reconnectait avec son interlocuteur.

Anne-Lise Ducanda ne se rappelle pas du premier enfant à propos duquel elle a eu l’intuition qu’il y avait une corrélation entre la surexposition aux écrans et des retards de développement ou des troubles du comportement. Mais elle se souvient de parents qui laissaient leur enfant derrière une tablette ou un smartphone jusqu’à ce que la batterie soit à plat. « Les neurosciences nous disent que l’enfant pour se développer a besoin d’interactions humaines face à face et de découvrir le monde en trois dimensions avec tous ses sens. Les parents qui arrivaient à faire arrêter complètement la consommation des écrans voyaient leur enfant faire des progrès spectaculaires. C’est vraiment cela qui m’a guidée ! »

Une corrélation largement attestée

Aujourd’hui, le lien de causalité entre surexposition aux écrans et retards ou troubles du développement n’est pas définitivement établi, mais plus de 5000 études montrent ce lien. « On a une très forte corrélation avec des faisceaux d’arguments qui amènent vers la causalité, mais la vraie causalité, pour l’établir, il faudrait qu’on prenne trois mille bébés de 6 mois et qu’on les mette pendant 5 heures par jour devant des écrans pendant une longue période. Cela personne ne va le faire ! » La Dr Anne-Lise Ducanda compare l’établissement de cette causalité entre surexposition aux écrans et retards de développement chez l’enfant au lien entre le tabagisme et le cancer du poumon. « Il faut prendre les études que l’on a à disposition et dire que l’on va de plus en plus de la corrélation à la causalité ! »

Avec des collègues médecins et psychologues, l’auteur de « Les tout-petits face aux écrans » constitue en 2018 le CoSE, un Collectif surexposition écrans. « En France et dans le monde entier, on est très nombreux à constater les mêmes choses », souligne-t-elle. En 2019, une étude canadienne de la psychologue Sheri Madigan sur une « cohorte de 2441 enfants âgés de 2 à 5 ans… montre que plus les enfants de 2 et de 3 ans regardent les écrans et plus les performances cognitives sont faibles, à respectivement 3 et 5 ans. »

Retards de développement et troubles du comportement

Pour la Dr Anne-Lise Ducanda, nombre d’enfants surexposés aux écrans connaissent des retards de développement dans le domaine du langage. Ils ne disent rien ou parlent comme leur « Baby Tablette » : « Vas-y. Recommence ! » Ils ont aussi des difficultés à comprendre une consigne comme : « Va chercher tes chaussures », ce qu’un bébé de 12 mois devrait comprendre. Les enfants surexposés aux écrans peuvent aussi connaître des retards en motricité fine. « Avec l’écran, ajoute la doctoresse, l’enfant ne fait aucun geste, sinon celui de scroller (découler) sur l’écran ou d’écarter les doigts pour agrandir une image. Il ne sait souvent pas tenir un crayon ! »

Les enfants surexposés aux écrans peuvent aussi connaître différents troubles du comportement : le trouble de l’attention – « Plus l’enfant est devant un écran, plus il va faire attention à ce qui bouge et fait de la lumière, et moins il va pouvoir se concentrer sur son petit jeu à l’école, sur la maîtresse qui parle et sur les activités scolaires » – ou des comportements agressifs et violents, qui se manifestent par l’incapacité à décrypter les émotions et les intentions des autres, ou alors par des réactions violentes en cas de sevrage des écrans.

Pas d’écran pour les 0-2 ans !

Pour remédier à ces troubles, Anne-Lise Ducanda est péremptoire : « Pour le tout-petit, aucun écran de 0 à 2 ans ! Le tout-petit n’a pas besoin de grand-chose, ajoute-t-elle. Il a besoin de vivre dans un monde en trois dimensions avec des parents affectueux avec lui. » Pour la pédiatre, même l’écran TV devrait être proscrit de la vie des 0-2 ans.

Pour les 2 à 6 ans, la doctoresse propose aux parents de supprimer les écrans si l’enfant manifeste des retards de développement ou des troubles du comportement. Si l’enfant se développe normalement, elle propose 30 minutes d’exposition aux écrans 3 fois par semaine, avec un contenu adapté à l’âge de l’enfant. « Je souscris tout à fait aux quatre « Pas » de la psychologue Sabine Duflo : « pas » d’écran le matin, « pas » d’écran aux repas, « pas » d’écran le soir parce que cela empêche l’endormissement, et « pas » d’écran dans la chambre de l’enfant ! »

Les meilleurs éducateurs : les parents !

Partisane d’une éducation qui ne se laisse pas charmer par la nécessité de s’initier dès le plus jeune âge aux technologies numériques, la Dr Anne-Lise Ducanda rappelle que « les parents sont les meilleurs éducateurs de leurs enfants et que ceux-ci ont besoin de temps et d’attention de la part de leur maman ou de leur papa… » Elle martèle même : « Aucun écran ne sera plus profitable à l’enfant que n’importe quelle activité du monde réelle, partagée avec ses parents ! »

Au vu de cette information sur la surexposition aux écrans, certains parents pourraient se dire que, par ignorance, ils ont prétérité le développement de leur enfant. « En cas d’arrêt net de la consommation d’écrans, l’enfant va retrouver le chemin d’un développement normal », explique Anne-Lise Ducanda. Et à la doctoresse de se rappeler du petit Adam qui vivait dans sa bulle, qui s’automutilait et qui avait même été diagnostiqué par erreur d’un trouble du spectre autistique (TSA)… Une fois qu’il a arrêté toute consommation d’écran, il a retrouvé le chemin d’un développement normal !

Serge Carrel

Le 1er mars 2017, la Dr Anne-Lise Ducanda a publié sur YouTube une vidéo d’alerte par rapport à la surexposition aux écrans que l’on peut voir ici.  https://www.youtube.com/watch?v=9-eIdSE57Jw

Note

1 Dr Anne-Lise Ducanda, Les tout-petits face aux écrans. Comment les protéger, Monaco, Rocher, 2021, 303 p.

La Dr Anne-Lise Ducanda, autrice de « Les tout-petits face aux écrans » était l’invitée d’« Un R d’Actu » le jeudi 18 novembre. Une émission à écouter ici.