Cette semaine, nombre de paroisses et d’Eglises de Suisse romande ont mis à l’ordre du jour de leur culte le thème de l’Eglise persécutée. En septembre dernier, un pasteur emprisonné en Turquie pendant plus de deux ans a rendu visite à Radio R, grâce à l’ONG Portes ouvertes. Voici l’expérience d’Andrew Brunson, « otage diplomatique », emprisonné deux ans dans les geôles de Recep Tayyip Erdogan. Un témoignage disponible en audio dans « Un R d’Actu » et par écrit ci-dessous en version abrégée.

Le 7 octobre 2016, Andrew Brunson, pasteur de l’Eglise de la résurrection à Izmir, est arrêté en compagnie de son épouse Norine par les autorités turques, alors qu’il se trouve dans un poste de police pour y obtenir un titre de séjour permanent. Il passera plus de deux ans dans les prisons turques, puis en résidence surveillée. 735 jours pour être précis. Andrew Brunson raconte son emprisonnement dans un livre intitulé : « L’otage de Dieu » (« God’s Hostage » (1)), uniquement disponible en anglais.
Pasteur d’une petite communauté chrétienne à Izmir, Andrew Brunson s’est retrouvé au centre d’une crise géopolitique majeure entre la Turquie et les Etats-Unis. Cette crise a occasionné des sanctions américaines qui ont entrainé des dommages économiques importants pour la Turquie.

Andrew Brunson, racontez-nous ce qui vous est arrivé le 7 octobre 2016…
Ma femme et moi, nous avons été invités à nous rendre au poste de police. Nous pensions que nous nous y rendions pour y obtenir notre visa longue durée, afin de rester en Turquie. Nous avions déjà séjourné dans ce pays pendant 23 ans. Nous y avions implanté des Eglises, ouvert une maison de prière et travaillé également avec des réfugiés.
Lorsque nous sommes arrivés au poste de police, on nous a dit qu’on allait nous arrêter parce qu’il y avait un ordre de nous renvoyer du pays. Mon épouse Norine et moi, nous avons été surpris par cette annonce. Normalement, il faut un jour pour expulser un citoyen américain, mais là les autorités turques nous ont gardés pendant deux semaines et tenus à l’écart de toute communication avec l’extérieur. Nous n’avions pas le droit de voir ni un avocat ni le consul américain.

Vous vous trouviez donc ensemble avec votre épouse dans la même cellule…
Nous nous trouvions dans la même cellule et c’était très aidant pour nous deux. Nous ne savions pas ce qui allait nous arriver, mais nous nous sommes imaginé que quelque chose ne devait pas tourner très rond, parce que normalement il faut un jour pour qu’un citoyen américain soit expulsé de Turquie. Là, on ne nous expulsait pas et on ne nous donnait aucune information. Nous étions simplement coupés de tout. Après deux semaines, Norine a été libérée. Et on m’a transféré au milieu de la nuit dans un autre centre de détention où j’ai été détenu en cellule d’isolement pendant 50 jours. C’était très difficile pour moi. La détention en isolement, c’était juste moi et un lit. Il n’y avait personne à qui parler, pas de téléphone… vraiment rien ! Toutes mes craintes et mes incertitudes m’ont alors assailli violemment. En Turquie, quand on veut briser quelqu’un, on le soumet à l’isolement et on le prive de sommeil. Pour moi, la privation de sommeil est venue de mon propre corps, parce que toutes mes craintes ont généré de l’adrénaline et des hormones de stress, ce qui a entraîné une absence de sommeil. Je dormais peut-être trois heures par jour. La combinaison de ces deux choses m’a mis par terre. Après 50 jours, on m’a transféré dans une prison de haute sécurité. Je suis passé d’un isolement strict à une cellule construite pour 8 personnes, où une vingtaine de prisonniers, parfois 22, s’entassaient. Cela sans jamais quitter la cellule, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Chacun de mes compagnons de cellule était musulman très pratiquant. En fait pendant mes deux ans de détention, le seul chrétien avec lequel j’ai eu des contacts a été mon épouse, quand elle recevait l’autorisation de me visiter.

Vous avez passé 735 jours en prison, cela paraît énorme…
Ces deux ans en prison ont été très difficiles. Si j’avais su que ça allait durer deux ans, cela aurait été difficile, mais j’aurais pu compter les jours. En fait, je ne savais pas que cela allait durer deux ans. Le gouvernement turc m’a condamné 3 fois à perpétuité et à une peine en isolement et, par-dessus tout cela, à 35 ans supplémentaires ! J’étais donc condamné à passer ma vie entière en prison et on me menaçait de me garder en prison jusqu’à ce que j’y meurs. Vivre avec cette épée de Damoclès sur la tête, avec la perte de tout espoir, c’était très accablant… Et c’est vraiment ce qui teste le cœur : ne pas savoir comment les choses vont tourner.

A ce moment-là, on vous a appelé dans les médias trucs : le « pasteur Rambo ». D’où vous est venu ce surnom ?
Par le passé, les médias turcs m’avaient surnommé « le pasteur Rambo », parce qu’un homme armé avait attaqué notre Eglise et avait tiré sur moi. J’avais réussi à mettre mon bras autour de son cou et à l’empêcher de poursuivre jusqu’à ce que la police arrive.
Après un certain temps en prison, les médias ont ressorti cette affaire et ont affirmé que la raison pour laquelle j’avais réussi à arrêter cet assaillant résidait dans le fait que j’avais bénéficié d’un entraînement particulier et que j’étais donc un agent de la CIA. Voilà pourquoi j’ai été surnommé le « pasteur Rambo ». Mais les médias m’ont aussi affublé de plusieurs autres surnoms : le « pasteur agent », le « pasteur espion », le « pasteur de la terreur »… Ils savaient qu’aucune de ces affirmations n’était vraie.
En fait, je pense que la raison pour laquelle j’ai été arrêté était premièrement d’intimider les autres chrétiens : les chrétiens turcs, ainsi que les pasteurs d’origine étrangère pour qu’ils quittent le pays de leur propre initiative.
Petit à petit, mon emprisonnement a aussi été utilisé pour des raisons politiques. Au travers des médias qui, en Turquie, sont très proches du gouvernement, une campagne de propagande a débuté. On a ainsi affirmé que je soutenais le groupe de Fethullah Gülen, que j’étais proche du mouvement kurde du PKK, que j’étais un espion, que j’avais aidé à fomenter le coup d’Etat de 2016…
Il s’agissait ainsi de donner une opportunité à la haine que de nombreuses personnes entretiennent à l’endroit des chrétiens de se manifester publiquement dans les médias. On a donc dit beaucoup de choses à mon propos, et on m’utilisait pour salir les chrétiens. On a ainsi affirmé qu’Andrew Brunson était un traitre, qu’il était venu en Turquie pour diviser le pays. Les médias affirmaient : « Il est chrétien, mais il hait les Turcs ! » Tout ce qu’ils ont dit sur moi visait à augmenter la colère et la haine à l’endroit des chrétiens, et notamment des chrétiens d’origine turque.

Votre emprisonnement a entraîné une crise géopolitique majeure entre les Etats-Unis et la Turquie, mais aussi entre les pays européens et la Turquie…
Personne ne savait qui j’étais. J’étais un pasteur inconnu, travaillant dans un coin oublié de la Turquie. Au fil du temps, nous avons vu que ce qui m’arrivait s’est répandu dans le monde. Personnellement, je vois deux histoires. L’une : une histoire humaine qui comprend toutes les intrigues politiques et le fait d’avoir été utilisé comme un « otage de la diplomatie », un mot qui a été utilisé pour qualifier ce qui m’arrivait, afin de gagner des concessions des Etats-Unis. L’autre, au-dessous de tout cela, l’histoire plus fondamentale qui est plus difficile à discerner : l’histoire de Dieu. En fait Dieu a utilisé cette situation pour susciter un mouvement de prière sur toute la planète. Des historiens de l’Eglise m’ont affirmé qu’il n’y avait jamais eu de mémoire d’homme un tel mouvement de prière focalisé sur une seule personne.
A mon sens, Dieu était très impliqué dans tout cela. Mon épouse essayait bien entendu de contacter des gens et de les encourager à prier pour moi. Mais nous avions l’impression que Dieu avait initié cela, qu’il souhaitait que plusieurs millions de ses enfants, ses filles et ses fils, autour du monde, déversent leurs prières sur la Turquie.
En 2009, Dieu m’avait parlé très directement à deux reprises en me disant : « Prépare-toi à moissonner ! » A partir de ce moment-là, nous avons commencé à prier différemment et à exercer notre ministère autrement en Turquie, en demandant au Seigneur comment il fallait nous préparer à un mouvement puissant de sa grâce.
En 2016, quand j’ai été arrêté et que l’on m’a dit que j’allais être emprisonné, je me suis demandé ce que j’avais fait faux. Ma tâche avait-elle été annulée ? Comment était-il possible que je me prépare à la moisson en n’étant plus dans le pays ? Quand ma détention s’est prolongée, nous avons commencé à voir ce mouvement de prière et j’ai commencé à considérer mon emprisonnement comme une tâche que me confiait le Seigneur… Dieu ne m’a pas envoyé en prison. A mon sens, c’était une attaque de l’ennemi, mais le Seigneur était très impliqué. Des gens priaient pour moi, et cette prière était dispersée sur l’ensemble de la Turquie. A mon avis, il s’agissait de préparer ce pays pour la moisson.
En étant en prison et en essayant de survivre à ces conditions difficiles, j’étais en train de servir cette tâche de la préparation de la moisson, parce que de nombreuses personnes ont tourné leur regard vers ce pays et ont commencé à prier pour lui. A mon sens, Dieu va utiliser ces prières pour amener une grande moisson pour lui, et des millions de Turcs, durant ma vie, vont se tourner vers le Christ.
Propos recueillis par Serge Carrel

Note
1 Andrew Brunson (avec Craig Borlase), God’s Hostage, A True History of Persecution, Imprisonment and Perseverance, Grand Rapids, BakerBooks, 2019, 256 p.

Ecouter l’interview d’Andrew Brunson dans « Un R d’Actu » sur RADIO R.